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Contre la torture :

En hommage à Ahmed Othmani,

"Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants"
(Article V de la déclaration universelle des droits de l'homme)
Ce texte est un extrait du témoignage envoyé par Ahmed ben Othman Othmani de sa cellule et publié en avril 1979 dans la revue Les Temps Modernes.

Introduction des Temps Modernes
Nous avons décidé de rendre public le témoignage d'Ahmed Ben Othman(Trente-six ans, Secrétaire général de la Section de Lettres du Syndicat Etudiant (UGET) en 1968) pour que cessent l'oubli et l'indifférence qui entourent son cas et le cas de ses camarades. Puisse ce texte alerter l'opinion internationale et la mobiliser afin de remédier à une situation intolérable. Bien que les faits ici. rapportés soient relativement anciens, bien que Ben Othman et ses camarades aient eu recours à tous les moyens légaux nationaux et internationaux, bien que ces détenus aient été adoptés depuis 1968 par Amnesty International, l'étau ne s'est pas desserré et les portes de leur bagne ne se sont pas ouvertes. Les' horribles traitements dont fut victime Ahmed Ben Othman ne sont, hélas ! pas exceptionnels. A travers son témoignage, tout un système répressif est dénoncé. Tout prisonnier politique (catégorie « ignorée » par les autorités tunisiennes), et en dernière instance tout opposant, se trouve virtuellement menacé par de telles pratiques. L'année dernière encore, après le 26 janvier, de nombreux syndicalistes furent soumis à des tortures. Des syndicats français (CGT, CFDT, FEN) viennent de demander la reprise de l'enquête à propos de la mort du syndicaliste Houcine el-Kouki. A présent quarante-quatre prisonniers politiques (dont les syndicalistes Habib Achour et Ghorbal) partagent un sort incertain à la prison du Nador.

Ce témoignage a déjà été envoyé à M. Kurt Waldheim, à la Commission internationale des droits de l'homme de l'ONU, à Amnesty international, à la Fédération internationale des droits de l'homme et à de hautes personnalités politiques du monde entier.

....Dans les locaux de la police, ce fut un accueil exceptionnel. Un cordon d'une centaine de policiers, de l'entrée de l'immeuble de la DST jusqu'au deuxième étage, m'accueillirent haineusement par des coups de pied, de poing, m'insultant, me crachant au visage, puis on leur distribua du vin pour fêter cette prise et aussi pour remonter les tortionnaires qui allaient me prendre immédiatement en main.

Tout de suite, on me traîna à la salle d'opération. On mit mes vêtements en lambeaux et, nu, on me lia les mains, on passa mes genoux entre mes mains liées et on introduisit une longue barre de fer ronde et lisse entre genoux et bras ; puis on me suspendit entre deux tables, tête en bas. Et les coups de pleuvoir, coups de cravache, de nerfs de bœuf, de gourdins, de tuyaux d'arrosage, sur tout le corps mais le plus gros sur la plante des pieds. De temps en temps, on mouillait les blessures, l'un versant de l'eau goutte à goutte, les autres frappant à tour de rôle, un troisième comptant les coups à haute voix. Une vieille connaissance, une crapule de flic, Hédi Kassem, s'exclamait auprès de ses collègues en disant : « Je lui ai donné cinq cents coups d'affilée et il n'a pas crié une seule fois. »

Une fois évanoui et les plantes des pieds insensibles, on me faisait descendre du perchoir, on me déliait et on m'obligeait à me traîner sur les pieds ; pour cela on m'attrapait le sexe et on me faisait courir en tirant dessus de toutes leurs forces ; puis, une fois debout, on recommençait les mêmes opérations : perchoir, coups, de l'eau goutte à goutte sur les plantes de pieds, sur les blessures saignantes, sur les paupières et sur le nez pour m'empêcher et de respirer et de me concentrer sur la souffrance. Ré-évanouissements, seaux d'eau glacée sur le visage, éther pour me réveiller... Puis le chef d'équipe des tortionnaires qui s'occupaient de moi, Abdelkader Tabka, envoya chercher une petite pince et se mit à arracher des lambeaux de chair saignante, d'entre les doigts de pieds, les ongles des pieds, les bouts tendres des doigts des pieds ; le sang coulait, et il versait sur les blessures de l'éther et de l'alcool à brûler, pour essayer de me faire hurler. Un autre versa de l'alcool sur les poils du pubis et sur les testicules et y mit le feu. Les brûlures mirent des mois à guérir et des traces très nettes en subsistent encore, et pour toute la vie... Huit heures de cet enfer, sans discontinuer. A la fin, il leur fut impossible de me réveiller. Alors ils me traînèrent par les pieds jusqu'à une pièce nue et m'attachèrent par de lourdes chaînes à des anneaux encastrés aux murs. Ils m'y laissèrent deux jours pendant lesquels je refusai de manger ou de leur adresser la parole.

Constamment gardé par quatre policiers qui, en plus, se surveillaient entre eux. Au bout de ces deux jours, une fois légèrement remis, la même équipe de tortionnaires composée de Abdeikader Tabka, Abdesslem Darghouth, un certain Mohsen et trois autres dont j'ai oublié les noms, me mirent une couverture sur la tête pour m'empêcher de voir, et me traînèrent jusqu'à une voiture.

Ils m'emmenèrent jusqu'à une ferme à douze kilomètres de Tunis, une ancienne ferme de colon français complètement isolée, et équipée par la DST pour les séances de torture. Là, on m'arracha les loques qui me restaient sur le corps, on me lia les poignets à une barre de fer, et me voilà de nouveau tout nu, suspendu entre deux tables, la tête en bas. Et de nouveau les coups avec le tuyau d'arrosage qui laisse moins de trace que les autres instruments, le goutte à goutte d'eau puante sur les paupières et le nez, pendant que le Tabka introduisait dans les orifices de mes oreilles des cure-dents et autres morceaux de bois qu'il faisait tourner et gratter, et le sang s'égouttait de mes deux oreilles. Puis, après une pause, on me mit à genoux et on m'introduisit un long tuyau de caoutchouc dans l'anus — sang et évanouissement. Nouvelle séance de perchoir et coups sur les plantes des pieds, cigarettes incandescentes sur les paupières, les lèvres, sur les testicules ; des cloques saignant partout. Ré-évanouissement et nouvelle pause — puis tout recommence. Pour rendre leur sensibilité aux plantes de mes pieds, on me faisait descendre dans les caves de la ferme et on m'y traînait avec de l'eau stagnante jusqu'aux genoux, toujours nu, en plein mois de décembre. Les tortionnaires se relayaient à la tâche ; pendant que les uns opéraient, les autres se reposaient, se saoulaient avec du gros rouge, téléphonaient à leurs petites amies, mangeaient et dormaient. A tour de rôle, vers la fin de la nuit, avec le même Tabka on mit par terre une bouteille de verre, un litre et on m'obligea à m'asseoir dessus. Tabka maintenait la bouteille et deux autres pesaient de toutes leurs forces sur mes épaules. Après les premiers déchirements, je m'évanouis et ne repris connaissance que couché, enchaîné dans ma cellule nue, à même le ciment. On dût me laisser me reposer pendant quelques jours, puis on revenait à la charge, avec, toutefois, plus de prudence, car j'étais très mal en point, très affaibli par mes blessures, et par la faim aussi puisque je refusais de rien manger depuis mon arrestation.

.....

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