LES NABABS DU LAC LEMAN
Rien ne semble vouloir changer en Algérie. Cet article publié
il y a onze ans dans Charlie Hebdo est toujours d'actualité.
Le seul changement est que le général Guenaïzia cité dans cet article
n'est plus ambassadeur d'Algérie en Suisse pour veiller sur les comptes
de ses pairs, mais, il s'est renforcé en occupant le poste de secrétaire
d'état à la défense nationale.
Les généraux corrompus engraissent leurs comptes numérotés
grâce aux vieux réseaux de financement de la guerre d’Algérie.
Les centaines de victimes de massacres de Raïs et de Ben Talha
ne risquent pas de chagriner les militaires : par leur mort,
elles contribuent au maintien de la rente pétrolière des généraux
algériens, déposée majoritairement dans les banques de Genève.
Depuis plus de cinq ans, depuis le coup d’Etat militaire de janvier 1992,
le sanglant chaos organisé par les tueurs islamistes (certains de leurs
officiers traitant au sein des services secrets algériens) sert
admirablement la stratégie des généraux : aussi longtemps que,
dans la Mitidjia, la banlieue d’Alger ou en Kabylie, les femmes,
les hommes et les enfants sont égorgés par les émirs du GIA,
personne ne parlera d’élections libres. Elections que les généraux
seraient certains de perdre.
Et avec elles les faramineux profits qu’ils tirent mensuellement
des revenus du gaz et du pétrole. A Genève, des rues entières appartiennent
aujourd’hui, par le truchement de sociétés immobilières par actions
(qui garantissent l’anonymat des propriétaires réels), à des généraux
et des directeurs de sociétés d’Etat de la pétrochimie algériens.
D’immenses fortunes prospèrent sur les comptes numérotés algériens.
A Berne, un général Algérien - Abdelmalek Guenaizia - occupe l’ambassade.
Il veille sur la bonne marche des transferts. Certains diplomates algériens
se sont même fait rappeler à l’ordre par le département (Suisse)
des Affaires étrangères : ils passent leur temps à fonder des sociétés
écrans au Liechtenstein. Ce qui n’est pas exactement une activité
classique de diplomate. Pourquoi Genève ? D’abord parce que Genève
est une des grandes places financières de la planète offrant des services
compétents et discrets. Les banquiers privés de la place sont habitués
à organiser l’accueil des butins de la corruption. Ensuite, entre Genève
et les Algériens, il existe une longue histoire : durant la guerre
d’indépendance (1954-1962), Genève avait été l’arrière-base financière du FLN.
La Banque Arabe SA (tombée plus tard entre les mains de Guenoud,
l’exécuteur testamentaire de Goebbels) avait été fondée par Mohamed Khider,
trésorier du FLN.
La plus grande partie de la diaspora algérienne en France à, durant toute la guerre,
versé annuellement des millions de francs dans les caisses du FLN. Depuis Genève,
ces millions ont permis d’acheter des armes, de financer l’infrastructure sociale,
politique, diplomatique du FLN, plus tard du gouvernement provisoire.
Ben Bella, Hocine Aït ahmed, d’autres dirigeants historiques, ont négocié en 1962
dans les environs immédiats de Genève - à Evian, au Signal de Bougie, dans d’autres
lieux encore - avec Joxe et De Leusse la liberté de leur patrie.
Inutile de dire que les dirigeants historiques ont été des hommes profondément honnêtes
: Lebjaoui, Aït Ahmed, Ben Bella ont eu des relations suivies avec les banquiers genevois
dans l’intérêt exclusif de leur mouvement de libération, plus tard, de leur Etat.
Avec le coup d’Etat militaire de 1965 contre le gouvernement Ben Bella, la situation
a radicalement changé. Khider a été assassiné à Madrid par les sbires de Boumediene.
Lebdjaoui et beaucoup d’autres ont choisit l’exil permanent.
Ben Bella a disparu en prison pour quinze ans. Mais les réseaux discrets du financement,
les structures d’accueil complexes de capitaux clandestins étaient en place. Ces réseaux,
ces structures servent - surtout depuis l’avènement au pouvoir du général Chadli,
et plus nettement encore depuis le coup d’Etat de janvier 1992 -
les corrompus algériens de tout poils.
Même les députés conservateurs suisses s’en étonnent : jamais jusqu’à ce jour
le gouvernement algérien n’a déposé la moindre requête en entraide judiciair
e internationale pour récupérer ne serait-ce qu’une modeste partie de ce butin
sanglant volé au peuple algérien.
Jean ZIEGLER
Député suisse spécialiste des banques